« De Néron à Trump, de la chute du denier romain au déclin de l’empire dollar »
Chronique Publié le 15 avril 2026 .LE MONDE
L’inquiétude autour du billet vert rappelle le destin du denier romain, dont la solidité initiale, fondée sur la puissance économique et des institutions stables de la Rome antique, a cédé sous l’effet d’une dérive impériale, explique l’économiste Barry Eichengreen dans sa chronique.
Une inquiétude croissante entoure le statut du dollar comme monnaie internationale. Certains lui prédisent un destin comparable à celui de la livre sterling, qui occupait autrefois cette position. Mais on peut aussi établir un parallèle avec une monnaie internationale bien plus ancienne : le denier d’argent de la Rome antique, souvent considéré comme la première véritable devise mondiale. Les archéologues en ont retrouvé des traces jusque dans les confins de la Chine.
L’unification politique du bassin méditerranéen sous la domination romaine a encouragé le commerce. Cette activité, réglementée par des fonctionnaires et soutenue par l’armée, a été facilitée par la mise à disposition d’une monnaie dont la frappe était contrôlée par le Sénat. Pendant trois siècles, la teneur en argent du denier est restée constante, inspirant confiance et facilitant les échanges. Par un jeu de compensations, il était possible d’éviter le transport d’or ou d’argent : la monnaie a commencé à se transformer en crédit, anticipant les marchés financiers modernes.
Les fondements d’une monnaie internationale étaient réunis : qualité, puissance commerciale, système financier sophistiqué, équilibre des pouvoirs politiques et sécurité géopolitique pour l’émetteur. Puis l’Etat romain est devenu plus bureaucratique. Les traditions démocratiques de la République, qui permettaient au Sénat de prévenir une émission monétaire excessive, ont cédé la place à un régime autocratique, marqué par des caprices impériaux, y compris en matière monétaire.
L’Etat de droit s’est affaibli et la corruption s’est généralisée, la propriété se concentrant de plus en plus entre les mains de ceux qui avaient des relations politiques. L’approvisionnement d’une grande armée exigeait de prélever des impôts qui absorbaient jusqu’à un tiers des revenus de Rome, sapant ainsi les activités commerciales de l’empire. Les impôts élevés encourageaient l’évasion fiscale de la part des grands propriétaires terriens.
Dévaluation sous Néron
En conséquence, la dévaluation – la réduction de la teneur en argent du denier – a commencé sous Néron, qui a frappé des pièces supplémentaires dans un effort désespéré de financer ses ambitions : creusement de canaux, reconstruction de Rome après le grand incendie de 64 apr. J.-C., extravagant palais de 300 pièces et conduite de guerres coûteuses.
Les empereurs successifs lui emboîtèrent le pas. Les anciennes pièces furent thésaurisées ou fondues, tandis que l’économie était inondée de nouvelles pièces de bien moindre valeur. En l’espace de quelques siècles, le denarius avait perdu son rôle international.
Billets de 1 dollar américain, le 7 avril 2026. LM OTERO/AP
Il n’est pas difficile d’entendre des échos de cette histoire ancienne dans l’inquiétude qui entoure aujourd’hui le dollar. La Chine a dépassé les Etats-Unis en tant que puissance commerciale. Et les droits de douane du président Donald Trump poussent d’autres pays dans les bras de celle-ci.
Les Etats-Unis n’ont pas dévalué le dollar, mais les investisseurs étrangers se détournent des bons du Trésor américain, redoutant le risque de perte de contrôle de la dette publique américaine et les menaces pesant sur l’indépendance de la Réserve fédérale. Les coûts du déploiement militaire au Moyen-Orient ne font qu’accentuer ce climat d’inquiétude.
Si les Etats-Unis n’ont pas d’empereur, leur politique est de plus en plus soumise à l’autorité d’un seul homme, qui menace leurs traditions démocratiques. La corruption institutionnalisée est devenue la norme. Cela augure-t-il la chute de l’empire américain, tout comme le règne de Néron a auguré celle de l’Empire romain ? Nul besoin d’un oracle, en tout cas, pour constater que ces développements ne présagent rien de bon pour le dollar.
Barry Eichengreen, professeur d’économie et de sciences politiques à l’université de Californie à Berkeley, est l’auteur de l’ouvrage qui vient de paraître « Money Beyond Borders » (« Monnaies sans frontières », Princeton University Press, non traduit). @Project Syn dicate, 2026
Barry Eichengreen (Professeur d’économie)
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